Acrimonieusement vôtre

bonne annéeSuis tellement sous le choc depuis le massacre à Charlie Hebdo. J’arrive pas à m’en remettre. En silence, je pleure, je crie. J’honnis surtout les soumis.
C’est le « je » qui prime pour une fois car le jeu est terminé. Game over. Le sang a coulé, rien ne va plus, les jeux sont faits. Ce sont des anars’ comme mon père qui sont morts. Ce sont des pourfendeurs de la connerie qui sont tombés sous les balles, sur le champ de bataille du champ lexical. Pas assez de synonymes pour qualifier l’absurdité du massacre, le vocabulaire français si riche est orphelin de mots. La cour de récréation de ces grands gamins, esprits taquins, rêveurs éveillés, a été souillée. Par l’ignominie, la bêtise crasse, l’ignorance, la croyance aveugle.
L’éclat de rire reste coincé dans la gorge, on ne rit pas jaune on ne rit plus du tout. Même quand on entend Sarkozy dire « je suis Charlie » repris en choeur par les lâches et les hypocrites. Quand Notre-dame sonne les coups de midi, la religiosité qui s’empare du coeur de Paris est une insulte à la pensée libertaire de ces femmes et hommes morts d’avoir ri.
Nous, on ne rit pas jaune, on ne rit plus du tout. Quand le Front National veut rallier notre peine, s’accorder à notre colère, avec à sa tête Marine, nom le Pen, raciste triste petite fille qui ne peut aller manifester, alors que son parti fasciste s’essuie les pieds sur la tolérance depuis tellement d’années. On a envie de rire jaune mais on ne rit plus du tout.
C’est l’étendard de la satire qui a été piétiné. Avec eux, à leurs côtés, ironiquement, les forces de l’ordre. La guerre est déclarée. Des policiers, au nombre de trois déjà, ont été lâchement abattus. La République, la res publica, la chose publique est en perte de repères. On tue la pensée libre et la force publique. Désordre.
Prise d’otages dans un magasin kasher, il ne manquait que la communauté juive, évidemment, dans la liste des victimes. Proie désignée d’une frange de tarés qui ne cache pas son nom : Al-Qaïda, Daesh, Boko Aram. Envie de vomir rien qu’à leur évocation.
Tout le monde est Charlie. Bien sûr. Je suis écœurée. Le canard était à l’agonie, et personne n’en avait rien à foutre. Ni le récent appel aux dons de Charb, ni bien avant des caricatures de Mahomet. Si tous les journaux français à l’époque avaient eu les couilles de mettre en une les caricatures danoises, Charlie Hebdo n’aurait pas été une cible de choix. Si la corporation des journalistes avait fait corps avec Charlie Hebdo, dix corps ne joncheraient pas leur conférence de rédaction. La presse connaît un jour noir et sort de sa torpeur. Enfin. Trop tard. Combien ont eu leur courage ? Rire malgré les menaces. Dessiner pour continuer à critiquer. L’ordre établi. La morale. Croquer des représentants de toutes les religions pour faire résonner la laïcité. Croquer la vie par le rire.
Cabu, Wolinski, Charb, Honoré, Tignous, et Oncle Bernard étaient de ceux-ci. L’humour noir est devenu sanglant. Moins dans la lumière mais engagés de la même manière : Elsa Cayat, Mustapha Ourrad, Michel Renaud ont été assassinés à leurs côtés.
Depuis Paris est à l’arrêt. A l’agonie. J’ai roulé très vite hier soir pour entrer dans la capitale. Je me suis dit qu’il n’y aurait pas un flic aux jumelles pour contrôler ma vitesse. On a les joies qu’on peut en ces temps troubles. Un jour, un seul où l’on peut rouler vite quand la pensée n’avance plus. Quand l’obscurantisme nous a doublés. Quand le sel de la malice se retire dans le ressac des islamistes. La blague sent le roussis, la fumée qui s’échappe de la dernière cigarette a un goût rance.
On peut ranger les crayons, euh les canons pardon, les tueurs ont été tués. Le serpent se mord la queue, la quenelle de Dieudonné. C’est une paronomase dégoûtante qui fait écho à la couverture de Charlie Hebdo. L’année commence mal. Bonne année.
Je réfléchis à Topor, Jodorowski et Arrabal pour ne pas céder à la Panique. 
Pourvu que résonnent éternellement leurs rires à tous et que jamais ne s’éteigne la flamme de l’anticonformisme, de l’insolence, de la politesse et de l’irrévérence que si peu d’hommes savent faire briller.
Car n’oublions pas que l’humour est la politesse du désespoir.
Ni Dieu, ni maître. Pas vrai, mec ?
dur d'être aimé par des cons

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