Bubble gum

 
Concours initié par le magazine Transfuge; « Meurtre mystérieux à Manhattan ».

Il était descendu au Standard Hôtel. On le lui avait conseillé. A Manhattan, le Meat Packing était le nouveau quartier branché. Après avoir déjeuné au « Pastis », un restaurant ma foi fort sympathique, où les newyorkais, en mal de bistro (sans « t ») français, se retrouvaient pour bruncher, il avait jeté un oeil désintéressé aux boutiques qui s’accumulaient les unes derrière les autres pour former un train de consumérisme abject. Ce n’était pas le Manhattan dont il rêvait.

Il était descendu au North Railroad Harlem 125th Station. On ne lui avait rien demandé. Sinon, il aurait crié que c’était ces rues crades et cette population métissée qui le plongeaient dans ses films préférés. Après avoir assisté, les yeux écarquillés et un sourire de félicité sur les lèvres, à une messe incroyable (il avait cru en Dieu l’espace d’une heure), il avait déambulé dans le quartier noir américain, quelques dollars froissés en poche et le coeur léger.

Il s’était fait descendre dans un cinéma de Soho. On lui avait donné sa place pour aller voir Haewon et les hommes, un joli film coréen sous-titré en anglais. La salle n’était pas pleine. Personne n’était entré en cours de séance, ni sorti avant la fin du film. Sauf que la fin du film, il ne l’a jamais vue. Il n’est pas sorti d’un rêve, il y a plongé pour l’éternité. Et encore, l’éternité ce n’est pas assez. Il n’avait pas fait de crise cardiaque ou de rupture d’anévrisme. Il n’était pas mort d’une longue maladie qui aurait détruit ses artères ou ses organes. Non, le légiste était formel. Il avait été tué, froidement. Et toutes les personnes interrogées étaient unanimes : elles ne s’étaient aperçues de rien, elles avaient été captivées par la beauté d’Haewon, par ses pérégrinations sentimentales, avaient toutes réfléchi à leur propre situation amoureuse, pensé à l’incapacité de choisir entre vivre passionnément dans le pêché et mourir d’ennui marié, mais non, for God sake, elles n’avaient pas vu ce touriste français au costume d’intello rendre son dernier souffle. Les spectateurs avaient eu envie de boire un coup et de s’en griller une en même temps que les personnages du film, qui picolaient et fumaient comme personne aux Etats-Unis, mais le bruit d’un couteau qui entre dans la chair tendre du frenchy, ça non, ça ne leur disait rien du tout.

La septième symphonie de Beethoven résonnait encore contre les murs en velours bordeaux de la salle de ciné quand un cri d’horreur retentit et que les spectateurs hagards découvrirent le corps sans vie, maculé du même rouge que les sièges.

L’inspecteur en charge de l’enquête se mordait les doigts, pas l’ombre d’une piste coréenne, américaine ou française. Que dalle. Trois spectateurs, une ouvreuse et un mec pour récupérer les tickets. Aucun mobile. Juste du sang, un film et un ticket de métro. Le macchabée créchait dans un hôtel hors de prix où l’on boit du champagne rosé et des mojitos à la framboise sur lerooftop, alors que tout flic qu’il était, il se damnerait pour un beignet et une bière fraîche. Pour l’heure, fallait pas y penser. Il avait surtout un cadavre tiédi et des emmerdes sucrées. Le macchabée avait pris le métro. Pourquoi bordel, pas un taxi ? Ca pullule comme la vermine ces fichus taxis dans cette ville. Y en a autant que les hipsters à Brooklyn. Alors pourquoi vouloir descendre dans le ventre de la terre ? Facile à dire, de la part d’un flic qui roulait dans une vieille Ford appartenant au commissariat.

Les trois spectateurs, interrogés plus que nécessaire, n’avaient rien appris aux enquêteurs. Ils avaient tous glissé dans leurs témoignages une analyse filmique, des références salées au film coréen de Hong Sang-soo, mais pas un détail concernant le meurtre. Ils avaient tous le mot « étrange » à la bouche pour le qualifier, mais pas un pour l’expliquer. Strange. Pas le début d’une preuve pour notre vieil inspecteur de la criminelle. Weird. Il ne leur faisait pas dire. Mysterious.

Voir Manhattan et mourir. Après tout, pourquoi pas. L’inspecteur s’était repassé le film dans sa tête des centaines de fois, dans tous les sens, il ne comprenait pas. Le meurtre d’un français sur le sol américain lors d’une séance coréenne. Cet imbroglio de nationalités lui donnait le tournis. Pouvait pas se faire tuer dans son pays ! L’inspecteur resterait donc sur sa faim. Les français ont une expression pour cela, lui avait indiqué un des spectateurs : « mystère et boule de gomme ».

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