Je te hais

torse_de_femme_fc3a9lix_valloton

Concours Félix Vallotton ; nouvelle ayant pour point de départ son tableau

« Torse de femme ».

     Je te hais.

     Ah, bien sûr, tu me croques l’air inspiré, profond, presque grave. Mais je sais que c’est la dernière fois. Tu ne m’aimes plus. Non, tu ne m’aimes plus, ne le nie pas, ne le dénie plus. C’est pourquoi je ne veux plus exposer ma nudité crue devant tes pinceaux, aussi doués soient-ils. Tu entends ? Plus jamais. Prendre la pose pendant des heures. Laisser ton regard parcourir mon corps, glisser sur ma gorge lourde et laiteuse. Pause. Attendre désespérément un mot de toi, puis t’attendre en moi. Avoir froid de toi. Faim de ta peinture.

    J’ai envie de m’emparer de cette tenture couleur or qui me surplombe, l’attirer à moi, avec fureur, avec courroux, et l’ensevelir sur mon coeur écorché. Je joins mes mains en signe d’ultime prière. Aime-moi, par pitié, aime-moi. Maintenant, et aussi demain, et quand ma beauté aura fané, et quand la voix grave des violoncelles accompagnera mes nuits d’insomnie.

    Cette robe parme que tu adorais, je l’ai mise pour toi aujourd’hui, tu sais. Non, tu ne le sais pas. Non ! Tu ne fais guère plus attention à moi. Tu n’as même pas détaché mes cheveux. Avant, tu commençais toujours par là. Lâcher mes boucles blondes, les arranger sur ma nuque tiède. Poser un baiser dans le creux, là, oui là. Ne te souviens-tu pas ? Déposer une caresse sur ma chute de reins. Chut ! Ne dis rien. J’ai envie de chavirer sur le courant de mes souvenirs. Des nôtres. Du temps joyeux de la tendresse. Sentir mon parfum se mélanger aux odeurs âpres de tes huiles. Ensuite, oui, ensuite tu dégrafais ma robe, puis mon corset, lentement, sûrement, et tu décidais de la parcelle de peau qui jaillirait sur la toile. Tu chatouillais les poils emmêlés sous mes aisselles, tu riais, alors moi aussi.

    J’étais captivée par le souffle discret qui s’échappait de ta bouche. Tu oubliais de fumer le cigare quand tu me peignais, t’en rappelles-tu ? C’est toi qui as lâché cette confession lors d’une nuit de passion. Tu ne voulais pas me sentir contre ton corps mais contre tes crayons. Il fallait que je pose, encore. Mes yeux verts pleurent ton silence. Mes lèvres que j’ai peintes en rouge regrettent ta distance. Mes bourrelets que tu vénérais souffrent en abondance. Les ombres que tu créais sur mes nus vont disparaître. La lumière qui irradiait mon épaule droite, telle une offrande à Dieu, n’admirait que toi.

    Je n’ai plus rien à t’offrir désormais. Je peux farder mes joues de rose mais pas les changer. Je ne serai jamais différente de ce que tu vois là. Toute à toi. Oui, je veux encore poser pour toi. Evidemment. Je ne veux que ça. Mon souhait pour l’éternité est d’être ta muse, l’unique, l’élue. Ta création, que tu me modèles à ta guise avec tes doigts d’artiste. Tu es un génie. Tu le sais et je te hais pour cela aussi. Que suis-je, moi ? Une nature morte ? Une hérésie ? Une fille vouée à rester statique. Une femme dévouée à son maître. Une coquille vide. Seigneur, non. Ne m’abandonne pas. Peins-moi jusqu’à la fin des temps. Je resterai là, immobile. Si tu le veux, je serai volubile. Dans l’atelier ou sous les strobiles. Ne te bile pas, je t’appartiens, oui, rien qu’à toi.

   Tu vois, je souris. Je suis triste comme les pierres mais je souris. Légèrement, imperceptiblement, je souris. Je savoure le trait de ton fusain. Ne l’estompe pas, non.

     Tu sais, je souris, simplement pour que notre amour ne tombe pas dans l’oubli.

_

Pour découvrir ma page welovewords, voter pour ce texte ou découvrir d’autres nouvelles de mon cru, c’est ici  http://welovewords.com/linsolente

Laisser un commentaire