La croix mouline dangereusement

Envol immédiat pour l’univers flamand de Bruegel garanti avec Le moulin et la croix de Lech Majewski qui propose une plongée dans le tableau du maître datant de 1564 « Le portement de croix ». Ce film original par sa forme et son traitement n’apporte cependant que peu d’information quant au contexte socio-économique de l’époque. Etonnant choix par ailleurs, et plutôt regrettable : l’intrusion de la langue anglaise parmi les rares protagonistes ayant la parole. Les scènes d’une candeur et d’une malice incroyables surprenant des jeux d’enfant marquent une rupture avec la terreur infligée par les gendarmes mercenaires espagnols, dont la tunique rouge semble symboliser le sang qu’ils versent à torrent. La barbarie innommable dont ces cavaliers font état, jure avec les scènes de la vie tranquille paysanne.

 

La photographie et l’esthétisme du film sont une pure merveille. Les tons sont remarquablement ceux des tableaux de Bruegel. Le décor est planté dès la première seconde. On assiste presqu’à une pièce de théâtre, où chaque comédien a sa place sur scène, théâtre de la crucifixion de Jésus. Les protagonistes sont d’abord immobiles et semblent inscrits dans un décor de carton-pâte, faux, comme debout dans la toile, prêts à s’animer. Majewski choisit de positionner Bruegel himself au centre de sa propre création et d’y déambuler afin de donner les clés de sa structure. Hélas trop didactique, le discours est un peu posé. Cependant le leit-motiv de la toile d’araignée, métaphore joyeuse du travail du peintre est audacieuse et les longs travellings servent majestueusement le propos esthétique.

 

La place belle est laissée à la contemplation dans ce film taiseux. Les ronflements de mon voisin n’ont pas eu raison de ma patience. Saluons le travail de la lumière et des costumes, la beauté magistrale de l’ensemble, et comme Le moulin et la croix, enfermons-nous dans un mutisme heureux entre l’Arbre de vie et l’Arbre de mort, avec le Miserere pour toute harmonie.

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