Litanie d’une nuit d’ennui

« Longtemps après que le reste du monde était couché et que la route ne s’animait plus que du grondement occasionnel d’un poids lourd long-courrier, il se retrouvait arpentant sa chambre de long en large. (…) Les deux ampoules du plafonnier projetaient sur les murs l’ombre double de sa silhouette en mouvement. Il repéra bientôt chacun des points de la pièce où les deux ombres convergeaient, l’une cédant la place à la texture plus épaisse de l’autre, décroissant, glissant, s’allongeant et reculant le long du plancher, avant d’enfler et s’obscurcir à nouveau aux dépens de sa compagne.

Passage après passage, heure après heure, lui et ses ombres titubaient à travers la pièce, alimentés par un octane synthétique d’alcool, de nicotine, de glutamate de sodium et de colère primordiale intacte. (…) Il passait des éternités sans repère à fixer les fissures du plafond, y lisant les méandres des affluents d’une rivière en vue aérienne. Les phares des voitures de passage envoyaient la silhouette de ses fenêtres décrire en longs arcs toute l’étendue de sa chambre. Parfois, il descendait dans les rues pour errer sur l’asphalte au milieu de la nuit. »[1]

Enfin le mot apparaît : la nuit. Délicieuse nuit qui me plonge dans le noir énigmatique, dans cette non-couleur inquiétante, et ravive les cauchemars de mon enfance passée. Réveillée en nage et terrorisée à l’idée qu’un monstre s’était glissé sous mon lit ou dans l’armoire, je rappelais la lumière à moi. Douce lumière salvatrice. Mes nuits enfantines ont été ponctuées de terreurs terribles. Alors arrivée à l’âge adulte, ou devrais-je dire l’âge de raison, je ne crois plus aux cauchemars mais préfère ne pas m’endormir pour que ne surgissent mes peurs nocturnes.

La nuit devient angoisse, elle revêt les attributs de la démence, alors comme le personnage de Tristan Egolf, je noie la nuit dans le vin névrosé ou la soulante vodka. Mon cœur balance, plus tout à fait français, il peine à être russe alors il ruse. Il s’enivre. La nuit s’amuse à être longue, interminable, infinie, insupportable. L’aube éthérée ne pointe pas son nez avant que mon état psychique ne sombre dans une catatonie forcée. Epuisée, il ne me reste plus qu’une grasse matinée bien méritée, et ironie perfide, c’est la lumière qui désormais gêne mon sommeil léger.


[1] Tristan Egolf, Le seigneur des Porcheries, Folio, pp. 261-262.

 

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