Scélérat

Le Poker : Vallotton
Concours Félix Vallotton, nouvelle ayant pour point de départ son tableau « Le Poker ».

 

Je ne sais pas si elle a une bonne main, mais ce parfum capiteux, quelle suavité ! Son mari Edmé est à ma gauche et je suis convaincu que derrière sa moustache fournie et son air impavide, il se doute de quelque chose. Il faut dire que Madame Bouvier est de toute beauté ce soir et qu’il me tarde de dégrafer son corsage et d’ôter de ma bouche cette austère robe noire. Cette pensée farde mes joues de rose. Je repense avec délices à notre étreinte. C’était ici même, dans leur appartement bourgeois, avec ses tentures épaisses aux murs et cette lumière tamisée qui posait un halo doré sur sa peau diaphane.

 

Voilà une semaine déjà.

 

A penser à elle en ces termes, je vais me faire plumer ce soir. Concentrons-nous sur le jeu, mon pauvre vieux, sinon cette partie de poker va nous laisser sur la paille ! Avec tout ce vert autour de moi, j’ai envie de manger des asperges. Sur le ventre de Madame Bouvier, d’ailleurs. Le velours vert des chaises qui répond à celui de la table, les frises vertes des tissus ainsi que le bois vert du parquet me défrisent les rouflaquettes. Et nos chers partenaires de jeu ont la mine si austère qu’ils verdissent à vue d’oeil. A moins que ce ne soit le vin sirupeux du dîner qui me monte à la tête. J’ai tellement chaud. Si Madame Bouvier pouvait lire mon émoi et les transports qu’elle me crée !

 

Je viens de perdre avec un brelan d’as, ça ne s’invente pas. J’en perds mon latin, j’ai soif de son regard – celui qu’elle offre dans l’intimité, je transpire de sentir son odeur sur ma peau, je suffoque de défaire son chignon qui sera bientôt abrité par son chapeau à plumes ridicule. Son époux est un collectionneur de renom que je hais cordialement. Les scrupules n’ont donc jamais atteint mon âme. Je balbutie son nom dans le noir de la nuit, j’obscurcis ses traits pour ne retenir que son souffle, son haleine que ma mémoire a imprimée à jamais.

 

L’on dirait qu’ils ont poussé les meubles pour mettre en exergue cette table ronde qui connut notre amour. Elle est si luisante, j’y ai vu mon reflet en passant, était-ce pour effacer les traces de nos ébats qu’elle a été ainsi lustrée ? Nous sommes tous les cinq prostrés dans le coin du petit salon, et l’on m’a choisi cette place, comme par défi pour que j’observe tout à loisir à la fois cette femme que j’adore, et cette table, lieu du crime, mains en l’air, l’absolution guette les épicuriens.

 

En joueurs invétérés que nous sommes, la soirée promet d’être longue. Je ne supporte pas de la savoir si proche sans susurrer son nom alors que nous jouons face à face ; néanmoins je vais détester me retrouver seul ensuite, dans mon grand lit froid de célibataire, d’homme veuf incapable de se trouver une femme qui ne soit pas celle d’un autre. Pauvre de moi !

 

Pourtant j’aime le jeu encore plus que les femmes. Il prend toute la place, me dévore, et je ne connais rien de plus jouissif. Tenir les cartes fermement dans la main, sentir tournoyer les jetons dans l’autre, écouter le battement du coeur qui s’accélère pendant que l’on mise, ah ! tout ceci vaut mieux que la douceur d’une chute de reins et les froufrous d’une jupe longue.

 

Mon amour pour le poker a tué ma femme. Sa chaise gît seule et froide contre le mur de gauche alors qu’elle devrait soutenir son poids et accueillir sa nuque parmi nous. Elle est morte de jalousie, de chagrin, d’apoplexie. Je goûte depuis lors aux joies de la liberté, je joue au poker à l’envi et parfois je rejoins dans l’étoffe du secret, dans le bruissement de la nuit, Madame Bouvier, ou une autre dame – pourvu qu’elle ait la bague au doigt.

 

Je suis un scélérat.

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