Tremblez impies, c’est Pâques !

Bach

On peut être impie, athée ou libertin, comme on disait au XVIIème siècle de celui qui manifestait son indépendance d’esprit par rapport à l’Eglise, on est forcément touché par la grâce lorsque résonnent les premières notes de la « Passion Selon Saint Jean ».

Johann Sebastian Bach, meilleur compositeur de tous les temps, fait chanter la Passion du Christ à un chœur, un orchestre et à des récitants depuis 1724. Véritable polyphonie magistrale, elle est composée comme une liturgie.

Le violoncelle accompagne les voix des aria et chorals, puis cède la place à une viole de gambe toute en jambes, vibratos et virtuosité. Les cuivres répandent leur souffle chaud sur la salle, alors happée par les voix mélodieuses des solistes.

La semaine sainte vibre contre les murs en marbre et bois du théâtre des Champs Elysées. L’orchestra of the Age of Enlightenment a pris place avenue Montaigne mercredi 23 mars pour une représentation exceptionnelle, sous la direction de Stephen Layton. Si leur interprétation ne vaut pas celle du chef d’orchestre Karl Richter, quel pur bonheur de suivre la narration du ténor Evangéliste. C’est celui qui relate les évènements relatifs à la crucifixion de Jésus.

Captivé par sa voix, son articulation et sa ferveur, le spectateur, car il n’est plus seulement auditeur, devient un enfant qui écoute un conte avant de s’endormir, ravi. Brecht lui-même avait pour habitude de citer le premier récitatif de la « Passion selon Saint Jean » comme « un admirable exemple du caractère gestuel de la musique » [1], ainsi que nous le rappelle Hanns Eisler, compositeur et théoricien de la musique autrichien.

On regrette un peu qu’il n’y ait que deux violoncelles, le second n’a d’ailleurs jamais sorti sa pique,famille ce qui assez incongru pour le noter. Le chœur composé de trente personnes est sublime, aérien, on a envie de reprendre avec lui « Jesus Von Nazareth » qui est scandé de nombreuses fois. Les solistes manquaient un peu de coffre et de splendeur, mais l’ensemble demeurait transcendant.

Car c’est bien un tout que cet oratorio : une gloire à la musique, aux voix, à la réflexion théologique, à l’art de la rhétorique, à l’esthétique baroque, et à la théâtralité.

Et on peut bien après tout, comme le suggérait Brecht, opérer une distanciation avec le propos, la religiosité, et tutoyer les blasphémateurs.

Passion


[1] Hanns Eisler: Gespräche mit Hans Bunge „Fragen Sie mehr über Brecht.“ Gesammelte Werke, Serie III, Bd 7. VEB Deutscher Verlag für Musik, Leipzig 1975.

(2) Illustation n°2 de Brueghel Jan the Elder, « The Sense of Hearing » – Oil on panel, 65 x 107 cm, Museo del Prado, 1618.

2 réponses à “Tremblez impies, c’est Pâques !”

  1. Boda dit :

    A noter la qualité du son et du jeu de la contrebassiste, ainsi que la présence du basson, par opposition à la timidité sonore des hautbois, référence essentielle chez Jean-Sebastien. Enfin, à oublier la médiocrité d’un public ignare qui applaudit avant le dernier morceau de l’œuvre, et applaudit sans respirer à la fin pendant X temps, attendant stupidement un bis. Un moment musical de grâce et un public de merde. Bravo pour l’analyse.

    • blog.linsolente@gmail.com dit :

      Comment ai-je pu oublier de mentionner la salle, stupide, qui crie « bravo » avant le point d’orgue, qui s’agite, qui s’étouffe, bouffie d’orgueil et de satisfecit ? Voilà qui est réparé, mon papou adoré.

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