Un poète à la mer !

port_remorqueur-1Trois men in black. Jeu de lumière intimiste. Une magnifique flûte basse. Le doré du laiton de l’instrument attise le regard du spectateur. Le son qui en sort est une caresse qui rappelle celle du vent. Une légère brise, à peine un souffle qui soulève la mer et la fait chanter. Le sel qui colle aux cheveux éparpillés par le vent nous remonte aux narines. L’air est iodé, on a envie de manger une huître, décoller un bulot d’un rocher, l’avaler entier. Puis la flûte mime la corne de brume. En plus de la mer, du sel, des algues et du ressac, il y a un port.

Le texte peut commencer. Volatile, ombragé, lunatique, il s’évapore dans l’air marin. Les men in black s’animent doucement. Presque secrètement. Mine de rien, ils laissent s’échapper de leur bouche des mots au sens plein. Avant de quitter le décor minimaliste du petit théâtre, on découvre une femme, et puis deux. Sous leurs couvre-chefs façon mafieux en noir et blanc des années 50, se cachent deux femmes et un homme, s’agitent des êtres au service du texte. Et quel texte ! La musicienne glisse un mot de portugais, puis deux, puis trois. Elle fait écho aux mots voyageurs du premier. On se dit que le coquillage n’est pas un élément du décor et c’est finalement tout le décor qui disparaît. Un paquebot fait son entrée. Avec lui, la nostalgie du passé. Des gréements en bois, des pirates, de l’éternel départ qui ne se fait que trop attendre. On se languit du périple qui attend l’observateur : Fernando Pessoa. Quel auteur ! Quelle force, quelle magnificence ! On excuse les mots qui ripent, les balbutiements, on applaudit en silence le chœur qui prend vie. La dualité des voix est savoureuse, les timbres qui se mélangent, et la flûte, par trop peu présente, qui délicieusement les accompagne. C’est appel au voyage, un cri déchirant de désespoir, le passé n’est plus mais l’imaginaire demeure. Il rattrape le temps, remonte les pendules, annihile les frontières, nous emmène par-delà les océans. Oui, il suffit de se laisser porter par leurs voix pour chavirer. Tomber à l’eau, la tête la première, couler, frôler les requins qui guettent les corps mal assurés, les pieds liés qui titubent sur la planche de bois, pour devenir des offrandes, celles des pirates fous furieux.

On est matelot, capitaine, abasourdi, ébahi, transi, enfant, petit, captivé, on n’est plus, on est de nouveau, mais ailleurs, assurément. Un ailleurs courageusement porté par Bernadette Onfroy, à l’énergie débordante, à la présence scénique indiscutable, à la passion contagieuse des mots de Fernando ; par Daniel Dubois, aux faux airs de Christopher Lee, à la voix douce et onctueuse comme le miel ; et par Françoise Ducos, qui apporte avec ses flûtes l’harmonie qui manquait aux deux voix seules.

Parce que Monsieur Michael Lonsdale les a applaudis, oui, aussi pour cela, il fallait se rendre au centre Mandapa, rue Wurtz, et se faire happer par l’Ode maritime de Fernando Pessoa. Et voyager, telle une mouette le temps d’une heure, se poster en haut d’un phare, s’agenouiller sur un quai, s’accrocher à une bite d’amarrage, souffler comme la fumée d’un navire, justement naviguer, observer, écouter, être littéralement transporté là où nous porte le zéphyr.

Bon vent !

Ode maritime a été publiée en 1915 dans la revue d’avant-garde « Orpheu ». L’Odatorio se joue au 6 rue Wurtz, 75013 Paris. 

2 réponses à “Un poète à la mer !”

  1. Bernadette Onfroy dit :

    Quelle magnifique écoute pleine de vibrations du monde de Pessoa. Quelle transcription d’images riches par les mots, les ôdeurs, les sons. Magnifique surprise aujourd’hui qui m’enchante et qui me fait vous dire merci et aussi merci à Fernando et à mes compagnons de voyage !

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