Article Libération.fr

PORTRAITS DAILLEURS

AMÉRIQUE DU SUD

27 MAI 2011

PHOTOS & TEXTE : ALLISON BODA

« Sur les routes andines »

C’est au rythme fou des poids lourds colorés que se découvre l’Argentine de la Cordillère.

Jesùs se sentait beau comme un camion. Comme son camion. Avec la casquette noire vissée sur la tête, un peu petite certes, il avait tout de même fière allure. Il faisait encore diablement chaud hoy. Il était bien heureux d’avoir passé une heure avec sa douce. Et d’avoir des gâteaux al queso. Ses préférés. Comment avait-elle deviné ? Il s’empiffra les sept d’un seul coup d’un seul. Tout juste rassasié, il mit le poste sur «on» pour écouter le match de foot. Les argentins, et surtout ceux qui ont peu mettent tout leur argent dans les églises et toute leur ferveur dans le football. Jesùs était de ceux-là. Le football ou son autre Dieu. Son dicton favori: «on peut changer de religion, de parti politique, de profession ou d’épouse, mais jamais de couleur de maillot !» Pour sûr.

 

Des breloques en forme de crucifix pendent du haut de son rétroviseur. Elles s’entrechoquent à chaque nid-de-poule, autant dire très souvent. Il rêve d’une clope, d’une bière, d’un peu de whiskey dans son maté cocido. Le thermos lui délivre un breuvage brûlant qui lui rougit les lèvres et la langue. Le maté aux vertus antioxydantes est une infusion jaune, utilisée déjà par les indiens Guarani qui mâchaient ses feuilles. La route est parfaitement rectiligne, et ce, jusqu’à Salta. Quelques arbres verts croisent son chemin, l’herbe grasse, le goudron rose poudré sont son quotidien, ses camarades de route. Le ciel d’un bleu discret ce matin, peu présent, souhaite se faire oublier. Une mauvaise nuit peut-être ? Les processions, les tracteurs à doubler rompent la douce monotonie de la route. Le soleil est peu intéressé par la vie de la Cité et de ses campagnes. Un vol d’oiseaux majestueux retient une seconde l’attention de Jesùs. Le croisement de la route et des chemins boueux qui viennent de nulle part, et d’où surgissent des vélos, des enfants, des vaches, des chevaux, des chiens est redondant. Si les villages se font rares, les contrôles de police sont nombreux. « CONTROL POLICIAL ». Toujours le même manège : ralentissements, warning, arrêt. Baisser la vitre déjà ouverte, échanger deux trois banalités et croiser les doigts pour ne pas se faire contrôler la marchandise et devoir payer un bakchich.

 

Gares de peaje al frente se suivent et se ressemblent. Ça donne l’occasion à Jesùs d’échanger une blague ou deux. Il aime bien ça. Pas pressé de toute façon. La dernière en date : « Dieu est partout, mais ne reçoit qu’à Buenos Aires ! » faisant référence à la richesse du pays qui se concentre à 75% dans la capitale et à l’amertume que suscite cette inégalité chez les gens du pays. Les travaux ralentissent la marche infernale de la route. « Banquinas en construccion ». Le ballet incessant des voitures françaises des années 70 qui le doublent, habituel: R9, R11, R12, Peugeot 504, 2CV, Diane et j’en passe. Oiseaux malhabiles se font percuter par les voitures dans un bruit sourd et brutal. « Zona de faune en extension. Precauciòn.» Stations-services posées sur une terre de feu, flaques immenses çà et là, déchets poussés par le vent, cailloux gros comme le poing de Jesùs. WC sales carrelés de blanc jaunis à la droite de la station. Il faut demander la clé au pompiste pour y avoir accès. « Comò no ! » répondra-t-il. Les chiens qui dorment à l’ombre, à peine dérangés par les mouches qui rôdent. Le nom des bleds qui filent à 80 km/h. Corrientes, Resistencia, Sàenz Peña, Pampa del Inferno, Les Tigres, Taca Pozo, Nuestra Señora de Talanera, rien que ça ! La RN16 traverse le pays d’Est en Ouest et le coupe en deux comme le Chaco Austral, la chaîne de montagnes.

 

Plus tard, il s’arrêtera dans un resto 3B (bueno, bonito y barato : bon, beau, bon marché). Il mangera des lentilles et des haricots rouges. Ah nan, on est le 29, il aura droit à une plâtrée de ñoquis gratuits, car il est à sec et c’est comme ça que ça se passe dans certains restos le 29 de chaque mois. Il glissera un billet sous l’assiette en espérant qu’il fera des petits le mois prochain. Mais pour l’heure, il va s’arrêter sur le bord de la route. Pisser un coup. Et rendre visite à un autel qu’il connaît où il s’arrête chaque fois qu’il passe. En l’honneur de la Difunta Correa de San Juan. Saints populaires aimés du peuple, le culte des santos a cours partout en Argentine. On peut tout leur demander, leurs actions sont miraculeuses. Il s’arrête pour demander qu’il ne lui arrive rien sur la route afin de rentrer entier dans une semaine chez Rosetta. Il a faim, et ressent la faim comme une fuite d’eau à combler. Urgente. Impérieuse. Irrépressible. En repartant vers son camion, il croise une femme toute de noir vêtue, légèrement courbée, au regard vif et perçant. Ridée, pas l’air commode la vieille. Il a oublié qu’en priant, il avait déposé sa casquette à ses genoux pour se frotter le visage couvert de sueur.

 

Il est bien pressé celui-là. Va attraper la mort à galoper comme ça sous ce cagnard de tous les diables.

 

Voilà quelles étaient les pensées de Madame Belgrano, alors qu’elle se dirigeait le long de la grand’ route déposer une bouteille d’eau devant l’autel de la Difunta Correa. Son autel, pareillement à tous ceux du pays en son honneur, est entouré de bouteilles d’eau en souvenir de sa mort. Lancée à la recherche de son mari parti pour la guerre, la Correa mourut de soif dans le désert. La légende raconte qu’on retrouva son enfant pendu à son sein, toujours vivant, qu’elle allaitait. Vertigineusement croyante, la señora Belgrano ne manquait jamais une occasion de se tourner vers Dieu. Quelle ne fut pas sa surprise de découvrir en réponse à sa pieuse requête, une casquette ! Son premier geste fut de revenir sur ses pas en trottinant afin de retrouver le gros monsieur poilu, qui suait, qui suait. Or il était si alerte malgré son quintal, qu’il avait déjà disparu. Haletante, la señora Belgrano vit alors la casquette comme un signe : elle avait été placée là en réponse à sa demande. Toute chamboulée par cette constatation, elle se remit vivement en route non sans remercier chaleureusement la Difunta Correa d’avoir entendu sa prière.

2 réponses à “Article Libération.fr”

  1. Annie dit :

    I’d suggest admin addding a « google+ » button for easy share.

  2. nana dit :

    Alors ma jolie ,j’aime beaucoup ta nouvelle pour Libé
    si tu veux on pourra parler de tes interventions filmées
    j espère que tu vas bien.
    Je pense bien à toi
    je t’embrasse tres fort
    Nana

Laisser un commentaire