Article Libération

Illustration : Raphaël Pavard

Au croisement de la parilla et du tango, d’Eva Perón et de Carlos Gardel, de la religion et du football, de la Terre de Feu et du Mont Aconcagua résonne l’intrépide Argentine.

 

 

Quelque part dans la ville de Puerto Iguazù, non loin des fameuses chutes de son parc national classé au patrimoine mondial de l’UNESCO, une jeune femme s’affairait avec une amie à remettre une suite junior en ordre. C’est fou le bazar que ces gringos peuvent mettre. Ne leur a-t-on jamais appris dans leur pays à jeter leurs déchets dans une poubelle et non pas à côté de la poubelle ? Et ces cheveux blonds en pagaille dans la salle de bain ! Peut-être qu’aux Etats-Unis il n’était pas d’usage de refermer les flacons de shampoing et de crème pour le corps. Rosetta n’en savait à vrai dire rien. Elle n’avait jamais quitté son village depuis sa naissance, et c’était très bien ainsi. Qui voudrait aller dans un pays où l’on prépare encore et toujours la chambre pour la nuit, chambre mille fois déjà nickel ? A chaque fois qu’elle devait ouvrir le lit et y déposer des carrés de chocolat, elle riait de l’incongruité que revêtait pareille entreprise. Mais bon, elle préférait s’activer à la tâche car de préparer la chambre comme son rôle de femme de ménage le requérait, lui faisait systématiquement rater le début de son émission fétiche, son talk-show adoré, Almorzando con Mirtha Legrand. Pour l’heure matinale, sa petite radio portative donnait vie à la Negra Sosa et sa collègue et elle fredonnaient leur chanson préférée tout en astiquant, brossant, récurant les meubles de la salle de bain et ramassant les draps éparpillés sur le sol. Une chose molle en tissu glissa à ses pieds. Tiens, une casquette. Faut toujours qu’ils oublient quelque chose. Cela dit, elle est jolie, toute noire. Elle croit savoir que le crocodile sur le côté est l’emblème d’une marque, mais elle ne sait pas laquelle. Elle le rapportera à son patron tout à l’heure.

 

Il est 7h30 et c’est la dernière chambre qu’elle remet en ordre. Hier, elle a travaillé de nuit au service d’étage. A 9 heures, elle retrouve Jesùs, son ami, chez elle. Ils se sont rencontrés la semaine dernière, lors d’une milònga que sa tante a organisée dans le terrain vague derrière les baraquements. Aussi grand que gros, Jesùs lui a plu tout de suite. Il connaît plein de choses parce qu’il voyage beaucoup. En fait, il est routier. Ca l’embête un peu car elle ne le voit que le week-end. Mais ils vont se marier, c’est sûr. Son père lui a donné une tape dans le dos pour lui dire au revoir, ce qui est bon signe. Ses frères ont, quant à eux, montré leurs couteaux pour ne pas que Jesùs s’imagine qu’il pourrait mal se comporter avec Rosetta. Rosetta va lui préparer un dulce con queso, son dessert préféré et celui de beaucoup d’argentins – pour ne pas dire tous. Trouver un homme qui fasse honneur à ses plats était capital pour cette femme aimant cuisiner.

 

La chambre finie, elle fait une bise à sa copine et part se changer dans les vestiaires. Elle troque sa blouse blanche et beige et son tablier verdâtre pour un débardeur rose fushia laissant apparaître son nombril et un mini short en jean. Elle saute dans ses tongs, jette un coup d’œil au miroir, arrange sa longue chevelure noire de jais, se met un peu de rose sur les yeux et sur les joues. Elle ne sait pas si elle est jolie mais elle est sacrément fière de son tour de hanches qui lui assurera de beaux enfants et de son fessier rebondi qui en affole plus d’un. Faut avouer que les filles de son village sont pas farouches. Elles dansent de façon plus que suggestive sur les rythmes endiablés que crache l’autoradio branché sur les baffles.

 

Son patron lui propose qu’elle garde la casquette. Ca l’embête un peu car il fait ça pour la mettre dans son lit, elle le sait bien. Il lui fait du gringue depuis qu’elle travaille sous sa direction. Mais elle est pas bête, elle laisse croire, faut pas risquer de mal se faire voir par le boss. Elle aurait des ennuis. Pas folle la guêpe ! Le bus la bringuebale de cet hôtel cinq étoiles jusqu’aux cinq tours délimitant le pâté de maisons où elle habite. Grises, moches et décrépies, ces tours sont celles de ses voisins. Elle, elle vit un peu plus loin dans un baraquement en pierre et tôle. C’est pas bien grand, mais c’est chez elle. Elle en est sacrément fière de son chez-soi. Les rideaux violets qu’elle a confectionnés elle-même, les portes roses et rouges qu’elle a peintes pour égayer les murs ternes. La couronne de Noël qu’elle a disposée sur la porte d’entrée. La jolie crèche toute simple qui trône sur la table basse qu’elle a réalisée. Parce que Dios es amor. Les américains disent cosy. Voilà, chez Rosetta c’est cosy.

 

Après avoir fait l’amour, Rosetta sort du lit. Elle décide avant de sombrer dans un profond sommeil de préparer des gâteaux pour leur réveil. Lui, il dort déjà. Nu comme un ver, couvert de poils, dégoulinant de transpiration, Jesùs se repose les quatre fers en l’air, un rictus de satisfaction plaqué sur ses lèvres grasses et entrouvertes. Un léger ronflement se fait entendre. Un goût poivré reste dans la bouche de Rosetta. Alors qu’elle s’affaire dans sa kitchenette, la sonnerie du portable de Jesùs retentit, rompant le silence qui régnait dans la maisonnée. Quelques minutes plus tard, Jesùs se tenait dans l’embrasure de la porte de la cuisine, son marcel blanc sale dévoilant son ventre rond, et ses fesses à l’air. Patron. Remplacement d’urgence. Quand faut y aller, faut y aller. Rosetta emballa promptement les sept gâteaux qu’elle avait confectionnés dans du papier journal, elle n’avait que ça, puis ajouta la casquette noire de l’hôtel dans le sac en plastique vert qu’elle offrit à Jesùs. Pour la route, pour que tu penses à moi. Suerte. A peine avait-il franchi le perron, non sans l’avoir préalablement embrassée langoureusement, et remis à la hâte son short, que Rosetta s’écroula sur le lit et s’endormit « comme si le sommeil était une arme qui l’avait frappée dans le dos ».

2 réponses à “Article Libération”

  1. Rosemary dit :

    Nice blog, keep it going!

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